La soirée avait pourtant été prometteuse, avec une sympathique soirée entre amis. Pourtant, sur le chemin de retour, en atteignant le coin de la rue, je ne pouvais que me rendre à l'évidence. Ces deux passants au regard levé vers la façade de mon immeuble n'en admiraient pas l'architecture. Ils étaient dubitatifs quant à la provenance du brouaha, savant mélange de musique étouffée, de cris perçants et autre rires guturaux, qui s'en échappait. Encouragé par un sympathique "Vous vivez là ? Bonne chance !", je m'engouffrai dans l'entrée, posai ma veste en passant et lançai naïvement la mission diplomatique "Restore Peace at Home".

Si je parlais précédemment des appartements supérieurs, c'est que depuis quelque temps, les voisins vivant deux étages au-dessus s'assurent le monopole du pêtage de couilles en soirée. Et pour bien vous le montrer, ils font ça fenêtres ouvertes, devant comme derrière, et parfois même la porte d'entrée[1]. J'escalade donc les deux étages, sonne trois fois avant qu'une jeune femme daigne me répondre. La discussion est rapide. Ils vont baisser le son et, en guise de bonne foi, elle me laisse même son numéro de portable, au cas où, pour la prochaine fois. Bingo, mission accomplie, je vais pouvoir finir la soirée au calme. Enfin presque...

Parce qu'une fois mes pénates regagnés, force est de constater que si certes le fond que j'aurais du mal à qualifier de musical se fait moins présent, le niveau sonore des discussions n'a nullement baissé. Hop hop, force et joie, je dégaine le GSM, bien décidé à faire valoir mon droit à la tranquilité. Ben oui, parce que contrairement à ce que semblent penser la plupart des fêtards à qui j'ai affaire, oui, j'ai le droit de dormir quand j'en ai envie, et non, je n'ai pas à subir leurs envies subites de faire la fête, même espacée dans le temps. D'autant que s'ils avaient pris la peine de prévenir, je serais rentré plus tard. J'ai donc un peu les boules. Et du coup, ça va assez vite partir en live. D'un côté bibi a vraiment envie de se poser, de l'autre, "innocence personnifiée" qui commence à se défendre : "oui, je comprends, mais ça m'étonne que ça vous dérange, non, non, mais je vous crois, mais oui, nous pourrions aller en boîte, mais vous comprenez, c'est trop impersonnel, pas assez convivial, bla bla bla"... Non, je ne comprends pas. Et pour être franc, je n'ai pas non plus envie de comprendre. Devant ce manque manifeste de compassion de ma part, elle va alors s'engager dans une grande leçon de morale, à faire passer le script de Thank you for smoking pour un mauvais comique d'improvisation...

Elle commence par m'avouer son impuissance : si baisser la musique est bien de son ressort, elle n'a aucun contrôle sur la meute d'amis qu'elle a invité chez elle et ne peut leur demander de parler moins fort. Genre "c'est pas de ma faute s'ils beuglent par la fenêtre". Grande ouverte la fenêtre. Je dois avouer que celle-là, c'est une grande première. D'habitude, c'est plutôt le côté occasionnel de l'évènement qui est mis en avant. Je proteste aussi calmement que possible. Elle est chez elle, responsabilité, tout ça. Que n'ai-je pas dit ? La suite de l'argumentation semble sortir tout droit de la quatrième dimension. Qui suis-je donc pour venir lui demander de mettre la fête en sourdine ?! Elle m'explique avec un calme olympien que ce sont les obligations de la vie en société. Les autres font du bruit, il faut les supporter et si je ne suis pas capable de me plier à ces règles de bien séance somme toute élémentaires pour la vie en communauté, je n'ai qu'à aller m'exhiler à la campagne, genre Losère ou Vercors[2][3][4]. Quand je lui fais remarquer que, puisqu'elle aborde le sujet du savoir-vivre, une des plus élémentaires politesses consiste à ne pas mettre ses voisins devant le fait accompli en signalant la corrida, elle me rétorque qu'en fait, d'habitude ils le font mais que cette fois, comme ce n'était pas prévu à l'avance, ben voilà. Et de s'étonner que ce soit le première fois qu'on vienne se plaindre. Sauf que voilà, j'y suis déjà monté deux fois ces six derniers mois, après avoir bien vérifié au préalable qu'aucun avis n'avait été distribué. Curieux, la mémoire semble avoir du mal à lui revenir. Mais la contre-attaque ne tarde pas. Je n'ai qu'à utiliser des boules Quies. Voilà. D'ailleurs, c'est très bien les boules Quies, elle en utilise tout le temps. Elle me propose même de m'en fournir tellement c'est bien. J'en suis fort aise, c'est tellement gentil de sa part...

Finalement, et bien que la fête se soit clairement tassée pendant la discussion[5], elle campera sur ses positions et moi sur les miennes. Ce qui me laisse un sale arrière goût d'impuissance. Pendant que la deuxième DB débarque au-dessus de chez vous, si la discussion ne suffit pas à ramener le calme, la seule option qui reste, c'est d'appeler les flics. Lesquels, s'ils se déplacent, peuvent coller 450EUR d'amende aux fêtards. Aussi je rechigne vraiment à en arriver là. Mon côté bisounours probablement. Je pourrais aussi prévenir le propriétaire. Pour autant, à quoi cela servira-t-il ?

Mais ce qui me laisse le plus pantois dans cette histoire, qui n'est que énième épisode d'une longue série, juste un plus remarquable que les autres, c'est cette étrange impression d'être le seul à me déplacer et, selon le sacro-saint cliché, à passer pour le vieux con réactionnaire, l'empêcheur de fêter en rond. Pourtant, à repenser à ces deux badauds en extase sur le trottoir, je ne peux m'empêcher d'avoir mal pour les voisins directs. Celui juste en dessous en particulier, qui doit être sourd, invité, mort, ou tout simplement vivre ailleurs. Et malgré tout l'entraînement reçu dans une vie antérieure, toute cette préparation intensive qui permet à quelques-uns de résister à la torture mentale, je dois avouer que je craque de plus en plus tôt...

Ceci dit, avec le recul, et en repensant à toutes les idées qui peuvent vous passer par la tête dans ces moments, je me dis que les auteurs de séries à succès comme Dexter doivent avoir des voisins carrément bruyants ! Malheureusement, je suis pas scénariste. Je devrais peut-être repenser mon orientation professionnelle...

Notes

[1] Ce qui a cependant le maigre avantage de me permettre de me faire remarquer plus rapidement...

[2] On peut avoir Free en dégroupé là-bas ?

[3] J'ajoute que je n'ai rien contre ces départements.

[4] Où on peut certainement avoir l'ADSL, ou pas...

[5] Comme quoi...