Ça ne vous rappelle rien ? Le principe de payer une assurance pour qu'il ne vous arrive rien ? Oui, certes, je pousse un peu. Mais franchement. Déposer un brevet sur une méthode d'utilisation des brevets... Et pourquoi pas déposer un brevet sur le dépôt de brevet tant qu'on y est ? Ou sur le concept de brevet tout court ? Vous me direz, si on vous laisse le faire, pourquoi vous gêner ? On vit décidemment une époque formidable...

S'il est clair pour tout le monde que la course aux brevets génère depuis pas mal de temps un bruit incroyable, au point d'en nuire au concept même d'innovation qu'ils sont censés encourager, on atteint quand même ici des abysses de cynisme. La constitution de portefeuille de brevets est déjà une pratique bien répandue parmis les grosses sociétés. IBM en fait partie. Et ces sociétés les exploitent. Pas besoin de brevet pour cela. Ici donc, il s'agit de trouver une manière de les rentabiliser encore plus qu'ils ne le sont déjà. Et au cas où un concurrent trouverait la méthode séduisante, de le faire passer à la caisse en même temps. Ou pas.


Mais essayons de creuser un peu. De nous rapprocher du fond du problème. IBM nous explique que se constituer un portefeuille de brevets coûte cher en investissement. C'est clair. La recherche et l'innovation, ça coûte cher. Poser un brevet, ça coûte aussi de l'argent. A fortiori, en poser pleins, ça coûte encore plus cher. Ce n'est pas Monsieur de La Palice qui me contredira sur ce point. Ensuite, que la tendance actuelle voudrait un plus grand retour sur investissement. C'est vrai aussi. Quand une société investit en R&D, ce n'est pas par amour de la science, mais pour améliorer ses produits et/ou services, et donc dégager un avantage concurrentiel qui rentabilisera l'investissement. Jusque là rien de bien surprenant.

Mais pourquoi diable les gens voudraient-ils que ce retour sur investissement[1] soit plus important qu'avant ? Ils ne sont pas content avec le retour actuel ? Et bien non. Pourquoi ? Hummm, je crois que j'ai une idée sur la question. Et cette idée, ça s'appelle l'effet "brevets à la con". Pour qu'un brevet génère du retour sur investissement, il faut qu'il mette la société qui le dépose en position de supériorité. Soit qu'il lui permette d'exploiter seule une découverte. Soit que cette découverte soit susceptible d'être utilisée, donc rémunérée, par d'autres. Bref, qu'il génère de l'argent à un moment ou à un autre ce sacré brevet. Or si les portefeuilles de brevets coûtent aujourd'hui si cher, s'ils sont de plus en plus difficile à rémunérer, c'est peut-être aussi parce que le rapport entre la valeur innovante du portefeuille et le coût dépôt est en train de s'écrouler, du fait de brevets qui ne valent même pas le prix qu'a coûté leur dépôt. Tout simplement parce qu'ils n'intéressent personne.

Si on considère que la valeur totale d'un portefeuille de brevets soit le coût des dépôts plus la valeur naturelle des brevets, c'est à dire leur capacité à générer du retour sur investissement, alors on comprend facilement que si cette dernière partie se fait moins importante que la première, il va naturellement être plus difficile de rentabiliser le tout. Tout simplement parce que le rapport entre la valeur rentabilisable du portefeuille devient de plus en plus faible par rapport au coût de dépôt. Or la tendance est au dépôt de brevets débiles. Débiles au point qu'on ne les respectent plus, et que personne n'ose les faire respecter, donc à les rentabiliser. On a alors une nette tendance à réduire la valeur innovante des portefeuilles, donc leur capacité à se rentabiliser. Et que nous propose IBM comme solution au problème ? De louvoyer un grand coup, en posant un nouveau brevet, et surtout en encourageant cette pratique stérile.


Il faudrait peut-être redescendre un peu sur Terre les gars ! Si vous voulez rentabiliser vos brevets, il faut en poser des vrais. De bonnes grosses inventions qui servent, qui améliorent vos produits, qui satisfont le client, et qui font avancer le monde. Parce que c'est à ça que ça sert un brevet. Mais aujourd'hui, poser un brevet, c'est facile. Vu comment fonctionnent les offices de brevets, il suffit de payer. Avec l'aide de gens rompus à cet exercice, ça passe quasiment à tous les coups. Par contre, exploiter un brevet, c'est différent. Pour qu'il rapporte, il doit être bon. Ou alors, il ne l'est pas tant que ça, et il va falloir ruser, ce que certains comprennent comme user de pas mal de mauvaise foi. Pas besoin de vous dire quelle alternative a choisie IBM pour son portefeuille...

Mais je vais être généreux, je vais vous filer un truc. Si vous voulez vraiment vous en mettre pleins les poches, c'est le concept de brevet qu'il faut breveter. Si ce n'est pas déjà fait...


Et pendant ce temps, à Vera Cruz, il semblerait qu'Amazon vienne de se faire casser son brevet dit "One-Click". Pas trop tôt. Y'aurait-il encore quelque espoir ?...

Notes

[1] Le fameux ROI, Return On Investment.