La serrure en question se présente sous la forme d'un bloc métallique qui se fixe sur la face externe du tiroir, laquelle doit être découpée pour pouvoir l'accueillir, eu égard à son épaisseur tout à fait respectable. L'extérieur est une poignée coquille sous laquelle on trouve dissimulés six leviers dont certains doivent être poussés en même temps pour libérer le pêne.

Poignée vue de face

Poignée vue de dessous

Et pour autant que je puisse voir, cette serrure ne fonctionne tout simplement pas : il est évident après quelques essais que certains leviers sont bloqués et empêchent tout mouvement du pêne, qui demeure en position fermé. D'où le recours nécessaire au tournevis, au lubrifiant et à une bonne dose d'huile de coude...

Parce qu'il va falloir oter le paneau supérieur du bar pour accéder à la partie arrière de la serrure. Je vous fais grâce des détails, mais cela va me permettre de relâcher le pêne, sortir le tiroir, puis retirer et démonter le bloc serrure pour le remettre en état de marche. Et comprendre au passage comment il fonctionne pour que son propriétaire puisse en profiter.

Le pêne de la serrure repose sur une plaque qui occupe la face supérieure du bloc. Cette plaque pivote autour d'un axe horizontal qui permet au pêne de descendre pour permettre l'ouverture du tiroir. Les leviers pivotent eux aussi autour d'un axe horizontal unique, parallèle à l'articulation de la plaque. Ils sont équipés chacun d'une gâche qu'on peut placer manuellement sur deux positions.

Serrure vue de derrière

Serrure vue de dessus

La première position, qu'on qualifiera de basse, fait que la gâche n'est pas en contact avec la plaque pivotante qui supporte le pêne, lui permettant donc de descendre. Sur la photo ci-dessus, les deux gâches à droite ainsi que les deux à gauche sont dans cette position.

Gâche position basse au repos

La seconde position, haute donc, place la gâche en contact avec cette plaque et la maintient donc en position haute, ce qui a pour effet de verrouiller le tiroir. C'est le cas des deux gâches du milieu sur la photographie précédente.

Gâche position haute au repos

Si vous actionnez le levier avec votre doigt, en le poussant vers le haut, vous allez faire pivoter la gâche. Si celle-ci était en position basse, elle va passer en position haute, toucher la plaque et la bloquer. En gros, vous venez d'actionner un levier qui n'appartient pas à la combinaison.

Gâche position basse actionnée

Si elle était en position haute, elle va se décoller de la plaque et la libérer.

Gâche position haute actionnée

D'où le fonctionnement de la serrure. On définit le code en plaçant plusieurs gâches en position haute. Les leviers correspondant devront être actionnés simultanément pour libérer le pêne et ouvrir le tiroir, les autres devant rester au repos. Enfantin. Astucieux renchériront d'autres. Chose amusante, la serrure dispose d'une alarme. Pour changer le code, il faut ouvrir le tiroir et soulever la plaque supportant le pêne. Ceci permet d'accéder aux gâches et de modifier leur position. Ce faisant, on libère un taquet qui bloque normalement le marteau d'une sonnette placé à côté de la serrure.

Alarme de la serrure

Et la sonnette sonne, prévenant l'entourage que vous êtes en train de trifouiller le mécanisme. C'est trivial à circonvenir, mais c'est une anecdote intéressante. Ou pas.

Maintenant que la serrure fonctionne parfaitement, je peux passer à ce que je considère comme la partie intéressante, donc sans aucun intérêt pour les personnes qui m'entourent à ce moment là : comment l'ouvrir sans connaître le code, sans recourir au pied de biche, bien évidemment. L'étude du fonctionnement interne de la bête m'a évidemment bien aidé, mais au final, il n'était pas vraiment nécessaire. Un simple examen extérieur suffit pour découvrir quelques problèmes dont l'exploitation viendra à bout du verrouillage.

Le premier problème avec les serrures mécaniques réside dans le nombre limité de combinaisons disponibles. On est en effet face à des combinaisons sans répétition de k éléments parmis n, puisque le principe même de ce type de serrure est d'activer un certain nombre de gâches simultanément. Ceci vaut également pour nombre de serrures mécaniques à code qu'on trouve aujourd'hui. Ici, n est égal à 6 et k varie de 1 à 6. Avec k=1, on a 6 combinaisons. Pour k=2, on en aura 15, puis 20 pour k=3, 15 à nouveau pour k=4, 6 pour k=5 et enfin une seule pour k=6. Ce qui nous fait un total de seulement 63 combinaisons à tester[1]. Sachant qu'on passe quatre doigts sous la coquille, les combinaisons à plus de quatre leviers seront peu probables. Dans le même genre d'idée, on pourra éliminer celle qui font intervenir des leviers trop espacés nécessitant d'écarter les doigts Au final, on testera en priorité des combinaisons s'étalant sur quatre leviers adjacents. Bref, tout ça pour dire que l'ouverture de la serrure par force brute se fait rapidement.

Le second problème vient de la mécanique elle-même. C'est une base du lockpicking : tout mécanisme mécanique a ses limites, parfois imputables à sa conception, mais aussi et surtout à son usinage. En particulier le jeu entre les pièces. Dans le cas présent, il va effectivement s'agir d'utiliser du jeu dans le mécanisme. Que se passe-t-il si vous actionnez tous les leviers en même temps. Les gâches en position basse vont venir appuyer sur la plaque, et celles en position haute s'en détacher. Mais en milieu de course, aucune gâche n'atteint la hauteur maximale. De fait, la plaque, initialement horizontale, va légèrement descendre à mesure que les gâche en position haute pivotent, puis remonter lorsque celles en position basse vont venir à sa rencontre. Si vous effectuez ce mouvement rapidement, la plaque va rebondir et produire un claquement très particulier. Si on remarque que cet effet s'obtient à chaque fois qu'on actionne la totalité des gâches initialement en position haute, on en déduit une technique simple qui permet de tester des sous-ensemble de leviers à l'oreille pour savoir s'ils contiennent ou non la totalités des leviers à actionner. Ça va déjà plus vite.

Mais vous pouvez faire encore mieux, et terriblement plus efficace, toujours sur le même principe. Actionnons un levier à mi-course. S'il commande une gâche en position basse, il ne se passe rien, la gâche reste dans le vide. Par contre, s'il commande une gâche en position haute, celle-ci se décolle de la plaque. Comme ces leviers sont équipés d'un ressort de rappel qui les fait revenir à leur position initiale, si après avoir actionné le levier à mi-course on le lâche, la gâche va revenir brutalement dans sa position initiale. En particulier, s'il s'agissait une gâche en position haute, elle va venir frapper la plaque, émettant alors un autre claquement caractéristique. Dès lors, la découverte de la combinaison est enfantine. Il suffit de tester les six leviers individuellement et d'en déduire la combinaison.


OK, je vous l'accorde, ce billet est particulièrement inutile dans la mesure où vous ne ferez probablement jamais face à une telle serrure. J'ai bien essayé de trouver des références sur le net : rien. Elle doit porter un nom spécifique qui manque à mon vocabulaire... En fait, j'aurais dû prendre quelques photos[2] de l'engin à divers stade de mes opérations. Erreur de débutant...

Update : comme vous pouvez le constater, l'heureux propriétaire m'a fait parvenir quelques clichés qui permettent d'éclaircir mon discours.

Ce billet n'a donc, si on peut le dire ainsi, que le mérite d'occuper le terrain le temps que je rattrape mon retard en compte-rendus de conférence[3]. Et aussi de vous faire découvrir mes piètres qualité de dessinateur. Et enfin peut-être d'inaugurer une nouvelle catégorie consacrée au lockpicking. Je ne sais pas encore, surtout que je doute d'avoir grand chose d'original à raconter sur un domaine largement couvert par d'excellentes publications. On verra.

Notes

[1] Si je ne me suis pas planté dans mon calcul :)

[2] Si le propriétaire de la-dite serrure pouvait, s'il me lit, m'en envoyer deux ou trois...

[3] Encore deux à pousser...