Fabrice Epelboin s'est fendu le mois dernier d'un billet magistral sur la question en analysant le rapport Hadopi sur l'impact économique du piratage des œuvres numériques. Billet qui m'a donné envie d'aller constater par moi-même l'étendue des dégâts.

J'ai donc pris le temps de lire ce rapport de quelques 73 pages écrites en gros avec pleins de blancs, de savants flowcharts et autres graphiques colorés. Vraiment. Je l'ai même imprimé pour le parcourir plus consciensieusement. Et voilà ce que je peux vous en dire : ce torchon est une véritable insulte à l'intelligence de ses lecteurs. Vraiment. Les auteurs ne reculent en effet devant rien pour vous faire gober leurs affirmations. Non contents de produire des raisonnements bancals, voire faux, ils vont même jusqu'à vous renvoyer à des auteurs dont les résultats sont exactement contraire à ce que ce rapport essaye de justifier !...

Je ne vais pas reprendre tous les points mis en exergue dans le billet de Fabrice Epelboin, mais il est clair que ce rapport ne s'embarrasse pas de rigueur scientifique. Rien que les chiffres par exemple, qui sortent du chapeau de l'industrie que ce rapport est censé défendre. De nulle part ailleurs. Ou encore les hypothèses de travail. On nous explique par exemple que le piratage musical physique est estimé à 5% du volume vendu. Source ? IFPI. 5% dont le taux de substitution est estimé, au doigt mouillé, à 60%. Sur la seule base d'un sondage publié le BPI. Ce qui nous donne la figure 14 en page 18. Figure sans queue ni tête dont vous ne manquerez pas de remarquer la case finale qui est... fausse. Faut apprendre à se relire les amis, parce qu'il ne s'agit pas de 36 millions d'unités, mais de 36 millions d'euros. À supposer qu'on vous fait confiance sur la valeur du taux de substitution, bien évidemment...

On nous explique aussi que le piratage musical dû au téléchargement est de 90% sur Internet, 10% en magasin. Source ? IPI. Le taux de substitution qui va avec, 10%, sortirait des plumes de Martin Peitz et Patrick Waelbroeck[1]. Dans quel article ? On ne sait pas, parce que ce n'est pas comme s'ils avaient publié plusieurs articles en 2004. On pourrait croire qu'il figure en bibliographie. Ben non. Bref, démerdez-vous. Pourquoi ce choix malgré des études contradictoires ? Allez savoir. Vous noterez aussi que chaque téléchargement fait l'objet d'une substitution à la fois en support physique, en magasin, et en téléchargement sur le net. On appréciera la rigueur pratique du raisonnement. C'est la figure 15 page 19 qui nous le dit. Le client honnête est donc vraiment trop sympa : il vous paie pour télécharger l'album, et il court à la FNAC acheter le CD. Et la marmotte...

Ah oui. Kesako le taux de substitution ? C'est un des éléments cruciaux du débat. Le taux de substitution, c'est la proportion d'œuvres piratées que le méchant téléchargeur aurait achetées s'il ne les avaient pas téléchargées illégalement. Longtemps considéré par les majors comme valant 100%, on doit bien reconnaître que ces analystes de haut vol font un effort surhumain pour l'abaisser à 10% dans le cas du téléchargement. Pourquoi pas ? Ça pourrait tenir la route... Si c'était un minimum étayé...

Et si on continue à lire, ça se gâte légèrement quand ça commence à parler des œuvres cinématographiques. Déjà, vous remarquerez que contrairement à la musique, le cinéma ne semble pas souffrir du piratage physique. Genre il doit être impossible d'acheter des DVD contrefaits. Genre... Par contre, comme pour la musique, le client honnête passe plusieurs fois à la caisse. Mais là, c'est trois fois. C'est le flux vidéo qui doit vouloir ça... Ainsi, en page 31, en préambule à l'analyse de l'impact, on se permet de vous affirmer froidement :

Enfin on considère que le téléchargeur est enclin à 
substituer le téléchargement à l'ensemble des supports de 
diffusion du film. C'est-à-dire que la copie illégale d'un 
film est susceptible de constituer un acte manqué à la fois 
au paiement d'une séance de cinéma, au paiement/location 
d'un DVD ou d'une VoD et au visionnage d'un programme 
télévisé.

On considère que ceux qui ne téléchargent pas vont payer leur séance de cinéma. D'une. Et ensuite acheter le DVD à sa sortie, ou le louer, au choix. De deux. Et comme ils aiment décidément beaucoup ce film, ils vont se le refaire sur TF1, pendant que le DVD se repose dans l'armoire, probablement par amour de la pub qui vient avec. Et de trois. Parce qu'ils aiment la pub, et comme leur DVD n'en contient pas, ou si peu... Il ne manquerait plus que la justification par le succès de Culture Pub, et ce serait parfait... Donc ce n'est plus un taux de substitution de 10%, mais de trois fois 10%, sur trois marchés distincts, qu'ils voudraient nous faire avaler. Mais bien sûr...

Page suivante, c'est le pompon. Vraiment. Du lourd. Après vous avoir patiemment expliqué, à grand renfort de chiffres mystérieux, de calculs stratosphériques et d'hypothèses fumeuses, que les méchants pirates ne font rien qu'à générer des manques à gagner abyssaux, ils vous alignent trois tableaux qui vous disent quoi ? Que les téléchargeurs consomment plus que les "non téléchargeurs". Ils vont plus au cinéma, ils louent plus de films et ils regardent plus régulièrement la TV. Bref, ils rapportent plus que leurs homologues honnêtes... Shocking, isn't it ?

Et vous avez probablement remarqué le plus rigolo... Non ? Et bien cette dernière affirmation est tout simplement censée justifier les manques à gagner évoqués précédemment :

On note en effet d'après l'étude réalisée par le CNC en 2004 
sur le profil des téléchargeurs, que ces derniers :
* Vont plus au cinéma que les "non téléchargeurs".
* Sont plus consommateurs de DVD que les "non téléchargeurs".
* Regardent plus régulièrement la télévision que les "non
  téléchargeurs".

Le téléchargeur consomme plus, c'est bien la preuve incontestable s'il en fallait qu'ils génèrent un manque à gagner à faire pâlir de jalousie le trou de la Sécu. Puisque s'il ne piratait pas, il consommerait encore plus ! CQFD.

Maintenant, ce qui serait intéressant, mais probablement un poil trop rigoureux, ce serait de partir du taux de substitution de 10% qu'ils avancent pour le cinéma et la vente/location de contenu, et de regarder si l'excès de consommation des téléchargeurs par rapport à la population qui ne télécharge pas, compense, voire dépasse, la perte supposée. Parce que c'est ce qu'avancent aujourd'hui pas mal de publications, scientifiques elles. Que le piratage constituerait en fait une opportunité pour le développement des échanges numériques. En tout cas, c'est un argument dont ne s'embarassent pas les auteurs puisqu'on ne reparlera plus de ces différences. De toute manière, ne cherchez pas, vous ne trouverez pas dans le rapport les chiffres qui vous permettraient de faire ce calcul, puisqu'on vous donne des pourcentage, calculés sur des volumes de populations inconnues. Il y a des statisticiens qui doivent se retourner dans leur tombe...

On remarquera également, que seul le téléchargeur prête ses films ou les visionne en groupe. Le non-téléchargeur n'est absolument pas touché par l'ignoble vice du partage et de la convivialité. Non. Jamais il n'invite d'amis à la maison. D'ailleurs, pourquoi aurait-il des amis puisqu'apparemment, il n'a même pas de famille. De plus, cette générosité mal placée ne s'applique pas aux supports physiques, pour des raisons mystérieuses qu'on aimerait encore comprendre. C'est particulièrement clair dans la partie sur la musique, où le coût de la copie physique ne fait pas intervenir le prêt, mais celui du téléchargement si. Par contre, la musique semble avoir le bon goût de ne pas s'écouter en groupe. C'est toujours ça de gagné...

Quantitativement, on nous affirme que 51% des téléchargeurs prêtent leurs films et que 62% d'entre eux ne les regardent pas seuls. Source ? Sondage publié par le CNC. Ben voyons... Le calcul est fantastique : 159M de téléchargement, plus 51% pour les prêts, plus 62% pour les visionnages en groupe. Vous noterez à propos de ces deux chiffres que personne n'a essayer d'estimer à combien de personnes été prêté un téléchargement, ni la taille moyenne d'un groupe lors d'un visionnage collectif. Apparemment, on a l'air de considérer qu'en plus du téléchargeur, il n'y a que deux autres personnes. Pas une, pas trois, pas quatre. Deux. Une à qui on prête et une autre avec qui on regarde. C'est tout. Pourquoi ? On ne le saura sans doute jamais, mais ça fleure bon le moyennage à la louche à fromage.

Bref, tout ça, c'est censé être le nombre d'ignobles gens qui visionnent des films sans les payer. Et ce nombre, vous allez le multiplier par le prix moyen d'une séance de ciné, plus le prix moyen d'un DVD ou d'une location, plus l'apport moyen des plages de pub pendant la diffusion dudit film à la TV. Genre, un téléchargement, c'est une place de ciné perdu, un DVD pas vendu ou pas loué et de la pub pas regardée. Mais putain, on se fout de la gueule de qui[2] ?! Franchement. Je veux bien que ces mecs soient des experts du clipart, du graphique circulaire et du flowchart[3], mais est-ce que ça les autorise pour autant à nous prendre pour des chèvres ?...

Je serais destinataire de ce rapport, parlementaire par exemple, je me sentirais insulté. Vraiment... Remarquez, vue que cette étude a été commandée avec les deniers publics, il m'appartient un peu. Et là, j'ai honte. En fait, je vais m'arrêter là, parce que je sens que je vais m'énerver tellement ce rapport est dégoulinant de parti pris et de malhonnêteté intellectuelle du début à la fin.

Alors oui, comme vous pouvez le constater, je suis tout pareil d'accord avec Zythom et Fabrice Epelboin. Me too, je plussois, tout pareil que Miguel. Nous sommes en train de nous faire enfumer par une industrie vieillissante qui n'arrive pas à prendre le virage numérique. Ou plutôt qui voudrait nous faire croire qu'elle n'arrive pas à le prendre. Parce que les revenus complémentaires qui n'existaient pas ou étaient marginaux il y a encore moins de dix ans, comme le téléchargement de sonneries, les taxes sur les supports numériques, les jeux vidéos, les tonnes de produits dérivés ou encore les sondages par SMS, ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas mentionnés dans ce torchon que les majors ne les touchent pas...

Une industrie qui voudrait nous faire croire, en éludant toutes les études scientifiques sérieuses que le piratage lui fait un tort incommensurable, alors que de l'avis des chercheurs[4], les vrais, ceux qui citent leurs sources, s'en tiennent à des faits vérifiés et savent aligner des calculs intelligents, ceux qui se sont penchés sur le sujet plus longtemps que le temps d'un cocktail entre gens biens, c'est en fait exactement le contraire. Qui voudrait nous faire croire que si les ventes de disque et de DVD pataugent, ça n'a rien à voir avec le prix des supports ou la merde en barre qu'ils produisent à grands renforts de publicité et de télé-réalité.

Une industrie qui n'arrive toujours pas à se faire à l'idée qu'elle est condamnée à se rendre à l'évidence et à revoir son business model de fond en comble, et qui se dessine les lois qu'elle veut, en toute tranquilité, avec la complicité d'un ministère plus que réceptif à ses suppliques, pour retarder l'échéance.


Et pendant ce temps, à Vera Cruz, Microsoft s'apprête, comme on s'y attendait, à sortir un patch hors-cycle pour le trop fameux 0day IE. C'est prévu pour demain, mercredi 17. Et ce sera effectivement un joli critique...

Notes

[1] Auteurs qui avancent que le piratage est bénéfique à l'industrie musciale et cinématographique...

[2] <cc>

[3] En tout cas, ce ne sont pas des experts de la conversion de format, du changement de taille, du positionnement de figure et de la typographie. Encore des adeptes de Word...

[4] Voir le billet de Fabrice Epelboin pour les références.